Trop-perçus, demande de restitution de solde, endettement : les militaires paient encore le fiasco du logiciel Louvois

 

Un logiciel de l'armée a perturbé les paies de dizaines de milliers de soldats français durant près de sept ans. La réclamation du trop-perçu en a poussé certains à l'endettement, voire à la dépression.

Marcel F.*, officier de l’armée de terre toujours en activité et père de famille, a les traits tirés. "Un jour, ma solde n’a plus été calculée", témoigne ce militaire. Comme des dizaines de milliers de collègues, il est victime du logiciel Louvois, un système informatique de paie mis en service en 2011 par le ministère de la Défense. Des soldats en subissent encore les lourdes conséquences. "Conséquence : ma mutuelle m’a radié et je ne l’ai jamais su, sauf le jour où j’ai dû aller aux urgences, poursuit Marcel F. Là on m’a dit : ‘Mais monsieur, vous n’avez plus de mutuelle'." Aujourd'hui, cet officier est criblé de dettes.

Bulletins loufoques ou trop-perçus

Au pic de la crise, on dénombrait 120 000 dossiers en souffrance. Certains n’avaient reçu qu’une partie de leur solde. Le comble était atteint avec une solde réduite à seulement trois centimes d’euros.

À l'inverse, Louvois s’est aussi mis à gonfler les paies. Des militaires ont ainsi touché trop d’argent, parfois même sans qu’ils s’en aperçoivent. Le logiciel a même envoyé des paiements à des réservistes qui n’étaient plus militaires. "J’ai reçu un bulletin de solde qui m’attribuait 200 euros, témoigne Daniel P.*, un ex-réserviste en procès avec ses anciens patrons. Mais, je n’étais plus dans l’institution. On est dans une situation d’angoisse. Je ne suis plus sous les drapeaux et on me paye quand même. Et vous ne savez même pas à quel organisme il va falloir les rendre."

Le ministère de la Défense n’ayant pas l’intention de laisser filer l’argent versé en trop, s’est donc mis à poursuivre ses soldats pour leur demander de rembourser ces trop perçus. Montant de la facture : 545 millions d’euros.

Des paiements fantômes

Le ministère a donc monté une structure de recouvrement du trop versé. Près de 6 000 contentieux ont été portés devant la commission de recours militaire, passage obligé avant de déposer un recours devant un tribunal administratif civil. L’armée a bien récupéré une partie de son argent : 350 millions d’euros ont été remboursés. Il resterait 3 000 cas à régler.

Mais l’état-major a tout de même laissé filer 83 millions d’euros qu’il n’a pas réclamés. Pourquoi ? Il est arrivé que l’on facture, sur des fiches de paie, des sommes qui en fait n’ont jamais été versées. "Il s’agit certainement de trop versés inventés par le logiciel, explique Jacques Bessy, un ancien gendarme aujourd’hui à la tête de l’Association de défense des droits des militaires, Adefdromil. Ces 83 millions d’euros ont été abandonnés parce qu’ils ne pouvaient pas être justifiés clairement."

"J’ai peur d’aller au courrier"

De nombreux militaires ont donc été amenés à contracter des prêts pour rembourser du trop versé. Conséquence : le moral des troupes est au plus bas. "Quand j’étais militaire, cela ne me faisait pas peur de partir au front, mais maintenant, je suis beaucoup moins bien dans ma tête avec Louvois", raconte Nathalie D.*, mère célibataire qui a quitté l’armée après 15 ans de service. En 2013, elle a été destinataire d’un trop versé. Elle a soigneusement conservé l’argent qu’on ne lui réclamait pas, tout en signalant qu’elle était prête à le rendre.

Pendant deux ans, on ne lui a rien demandé donc elle a fini par acheter un appartement. Et là, patatras ! En 2017, elle reçoit la lettre fatidique : 37 000 euros à rembourser. Depuis, elle vit dans l’angoisse, assure-t-elle.

Jusqu’à fin 2013, les cas se sont multipliés, touchant tous les grades dans l’armée de terre, sauf les généraux, payés par un autre logiciel qui, lui, fonctionne correctement. Mais en bas de l’échelle, ceux qui partent en mission à l’extérieur subissent la pression. "Ce sont les petits qui trinquent, déplore Jacques Bessy, c’est-à-dire ceux qui n’ont pas forcément accès à l’information, ceux qui n’ont pas un niveau d’instruction qui leur permette d’écrire, d’engager des recours, de lire correctement leur bulletin de solde, de les corréler avec leurs relevés bancaires. Ceux-là se sont fait avoir. Les ‘résistants’, qui ont eu les moyens de se défendre sont ceux qui ont un petit grade : sous-officiers, officiers subalternes, voire officiers supérieurs."

Faible contestation dans les rangs

Certains se défendent d’autant plus qu’ils vivent une situation paradoxale : on leur demande de rembourser le trop-perçu dû à Louvois, mais ils doivent s’acheter du matériel car celui de l’armée n’est pas toujours à la hauteur. "On a dû acheter plusieurs paires de chaussures car celles fournies par l’armée française ne tiennent pas le choc, confie Elise S.*, dont le mari doit bientôt partir au Sahel. Les soldats ont fini par mettre des bouteilles en plastique coupées en deux en guise de semelle. On a acheté des bandoulières de Famas, des gilets pare-balles, plusieurs treillis, et des sacs, car l’armée ne les renouvelle que tous les trois ans. Si le vôtre est troué, il faut bien en racheter un."

Mises à part quelques manifestations de femmes de militaires, tout cela n’a pas fait plus de bruit. Pour quelles raisons ? À l’armée, on est formé à l’esprit de corps, à la discipline, au silence. "Certains sont bien contents d’avoir de long contrats pendant lesquels ils n’iront pas pointer à Pôle Emploi, avance Daniel P. C’est triste à dire, mais on a joué avec la bonne volonté et la discipline de beaucoup de militaires."...

Source et suite importante de cet article: FranceTvInfo.fr - Par Philippe Reltien