La force d’une garde nationale doit être dans sa cohésion civique

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Pour l'historien Thibaut Poirot, la garde nationale ne doit pas être composée de militaires, mais de civils, et ne pas incarner "l'ordre pour l'ordre".

Thibaut Poirot est historien, spécialiste de l'histoire militaire de la Révolution. Ancien élève de l'ENS de Lyon, il est professeur agrégé d'histoire et chargé de TD à Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Il rédige actuellement une thèse au sujet des débats parlementaires sur les questions militaires pendant la Révolution. Le Point.fr : Quand l'idée de garde nationale est-elle apparue ? Thibaut Poirot : Dès janvier 1789, des milices formées essentiellement de bourgeois se mettent en place pour se protéger des émeutes. Le 13 juillet 1789, la municipalité de Paris organise une milice bourgeoise. Elle prend le nom de garde nationale trois jours plus tard. Au départ, tout le monde, ou presque, peut en faire partie. Mais, en 1790, la Constituante décide que la garde nationale ne concerne que les citoyens "actifs" payant une contribution équivalente à trois jours de travail. On voit progressivement apparaître une double organisation : d'une part, les "compagnies soldées", généralement constituées d'anciens militaires assez aguerris ; d'autre part, les citoyens actifs inscrits sur les rôles ainsi que des citoyens passifs qui servent depuis 1789. La garde nationale serait-elle donc une forme de réserve militaire ? Pas du tout… Au départ, l'Assemblée nationale exclut qu'elle soit un corps auxiliaire de l'armée en temps de guerre. La distinction est bien décrite en 1790 par Guibert (De la force publique) entre la force "du dehors", l'armée, et la force "du dedans", composée de tous les citoyens. La garde nationale peut être appelée par les municipalités, pour le maintien de l'ordre public, mais est aussi perçue comme un rempart face au despotisme. Elle peut aussi apparaître comme une force de conservatisme, voire de réaction, par exemple lors la fusillade du Champ-de-Mars en 1791, et bien plus tard lors des journées de juin 1848. Mais la menace de guerre fait évoluer sa mission : après la fuite du roi en juin 1791 ramené de Varennes à Paris par la garde nationale, celle-ci fournit 100 000 hommes constituant des compagnies de volontaires pour rejoindre l'armée. Quelles sont les particularités de la garde nationale ? La plus nette, c'est qu'il ne s'agit pas d'un corps militaire, comme le dit la Constitution de 1791. Elle est d'ailleurs rattachée au ministère de l'Intérieur. Ses membres sont des civils en armes équipés par les municipalités, qui élisent leurs officiers, soumis à des exercices militaires mais à une discipline différente de l'armée. La garde nationale est cependant une force très composite, équipée de bric et de broc, l'Assemblée nationale est assaillie dès 1790 de demandes de municipalités pour obtenir des fusils. Quand la conscription apparaît-elle ? Dès 1789, des projets de conscription sont débattus, mais rapidement rejetés. En février 1793, les compagnies de volontaires – dont celles issues de la garde nationale – sont incorporées avec les régiments de ligne dans des demi-brigades, ce qu'on appelle l'amalgame. C'est l'époque où la Convention lève 300 000 hommes. En août, tous les Français sont requis pour le service armé jusqu'au départ de l'ennemi du territoire de la République, c'est la levée en masse. En réalité, cela ne concerne que les hommes célibataires et veufs de 18 à 25 ans. L'obligation militaire n'est pas universelle. La "vraie" conscription sera tardivement mise en place, la question n'est pas tranchée en presque dix ans avant la loi Jourdan-Delbrel en septembre 1798. Quelles innovations cette loi apporte-t-elle ? Rappelons d'abord que c'est un projet de gauche, porté par des néo-jacobins. Le principe théorique, c'est que "tout Français est soldat". On forme cinq classes de 20 à 25 ans, tout le monde est inscrit sur les tableaux de recrutement. La loi se veut au départ égalitaire : pas de remplacement, de tirage au sort ou de rachat de place. Ces principes égalitaires sont atténués en 1799. À la vérité, la première conscription est décevante, le Directoire lève péniblement 90 000 hommes la première année et les désertions sont nombreuses. Il faudra encore des années pour que les choses s'installent, avec les secousses des guerres de l'empire en passant par la loi Gouvion-Saint-Cyr de 1818 (service de 5 ans, tirage au sort), celle de 1872 sur le service militaire "élargi", celle de 1913 sur le service à trois ans. Quelles réflexions l'évocation de la création d'une garde nationale par François Hollande devant le congrès, le 16 novembre, vous inspire-t-elle ? À mes yeux, la distinction doit être faite entre, d'une part, les réserves militaires, qui peuvent partir en Opex en étant régies par le Code de la défense. Et, d'autre part, la garde nationale qui, si elle était récréée, ne devrait pas être une force militaire. Elle ne pourrait pas agir hors des frontières et ne pourrait en aucun cas ressembler à la garde nationale des États-Unis : personne ne pourrait imaginer qu'elle fasse du maintien de l'ordre en banlieue ou qu'elle réprime une manifestation publique violente. Ce n'est pas possible. Je vois en fait cette proposition présidentielle comme une manière de ne pas rallumer le débat sur le service militaire, suspendu depuis 1996. La garde nationale devrait sans doute avoir une mission civique, on pourrait l'imaginer en soutien de la mission Sentinelle. Elle concourrait à maintenir une vigilance citoyenne mais ne pourrait être le seul rempart de la nation… Et si on veut seulement renforcer la réserve militaire opérationnelle, continuons de l'appeler par son nom. Une garde nationale devrait-elle être rattachée au ministère de la Défense ? Non, même si l'armée aurait à accompagner sa formation. Mais ce ne peut être une force militaire. On pourrait imaginer qu'elle dépende du ministère de l'Intérieur, comme la gendarmerie ou la sécurité civile. Je la vois comme une force civile pour préserver les libertés publiques, force qui ne doit jamais être mise au service d'un intérêt particulier. Sa force doit être dans sa cohésion civique, elle ne doit pas incarner l'ordre pour l'ordre. Si l'armée ne se structure plus aujourd'hui selon le modèle de la citoyenneté en armes et du service militaire obligatoire, la garde nationale pourrait incarner une réponse citoyenne à la défense commune. Guibert établit un principe en 1790 : "Le citoyen doit avoir l'amour de la paix." Il ajoute : "Quand tout le monde est armé, il ne peut y avoir de force publique." Source de l'article: LePoint - Par  JEAN GUISNEL