Ils ne sont ni soldats ni policiers, mais ils veulent servir la France

reservistes2 EXERCICE Sous l’œil des moniteurs, des sous-officiers, les futurs supplétifs de la gendarmerie française s’entraînent à interpeller un suspect. © Thomas Padilla

Reportage. Face au terrorisme, les forces de l’ordre ont besoin de renforts, a dit le président de la République. Au camp de Beynes, dans les Yvelines, 200 volontaires viennent de réussir leur examen d’entrée dans la réserve de la gendarmerie. Constat préoccupant: le nombre de candidats musulmans est en forte baisse.

«A chaque anniversaire de l’un de nous, on fait des pompes», rigolent les copains, en pantalon de treillis et t-shirt noir, debout sous un arbre, à l’abri de la canicule, rangers aux pieds. Aymeric a eu 19 ans durant la formation de gendarmes réservistes qui s’est achevée samedi 27 août au camp de Beynes, dans les Yvelines. La totalité des stagiaires, 203 volontaires, dont 77 femmes, en ont donc été quittes pour dix-neuf «pompes», effectuées en cadence militaire. Dans la famille d’Aymeric, un Parisien, on a visiblement le culte de la gendarmerie: tant son père que son grand-père ont été réservistes. «J’envisageais de l’être déjà avant les attentats. Ils ont précipité ma décision», explique le jeune homme, à la veille de la clôture d’un stage éclair de quinze jours.

Lui et ses camarades sont-ils désormais opérationnels? Il le faut. Peut-être pas fin prêts, mais aptes, en principe, et autorisés, le cas échéant, à faire usage de leur arme, notamment un Sig-Sauer SP 2022 – pistolet semi-automatique 9 mm germano-suisse en dotation chez les forces de l’ordre françaises. En mission, une balle sera en permanence engagée dans la chambre de l’arme, prête à être tirée. Pas uniquement en cas de légitime défense mais aussi, après sommations, lorsque par exemple un barrage de sécurité est forcé. La formation initiale est appelée à être complétée au sein des unités, un réserviste étant toujours accompagné d’un professionnel. Face aux risques d’attentats, le besoin de renforts, fussent-ils inexpérimentés, est urgent. Il s’agit de soulager les effectifs réguliers de la gendarmerie, de la police et de l’armée, soumis aux flux tendus – à la longue insupportables – de l’opération Sentinelle, un plan Vigipirate renforcé, en vigueur depuis les attentats de janvier 2015 contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher. Le président de la République, François Hollande, avait à cette époque dit la nécessité de recourir aux réservistes et d’en augmenter la quantité. La formation de la deuxième quinzaine d’août, à Beynes comme en d’autres lieux du territoire français, n’était pas prévue au programme. Elle a été décidée après le tragique attentat de Nice du 14 juillet dernier. Pour ratisser plus large, l’âge limite des participants à la formation, récemment porté de 30 à 37 ans, a été étendu à 40 ans, l’âge minimum requis étant de 17 ans. La France compte aujourd’hui 58 500 réservistes, dont 26 000 dans la seule gendarmerie, où ils devront être 40 000 en 2018. Retour du service national? Se dessine ici l’esquisse de la future garde nationale souhaitée par le chef de l’Etat pour faire face à une sorte d’insécurité permanente, que certains politiques, principalement de droite, comparent à la situation d’Israël, dont il faudrait s’inspirer des méthodes de lutte antiterroriste, préconisent-ils. La montée en puissance de la réserve pourrait également préfigurer le rétablissement d’un service national, supprimé dans son acception militaire en 1997 par Jacques Chirac. Le républicain Nicolas Sarkozy, le centriste François Bayrou et le socialiste Arnaud Montebourg, notamment, souhaitent sa restauration dans une version mi-armée, mi-civile. Dans l’immédiat, les forces réservistes d’appoint pourront être affectées à la surveillance routière ou, en cette période de rentrée, à la protection des écoles, le gouvernement redoutant des attentats contre des établissements scolaires. «Bonjour Monsieur… Coupez la clé de contact… Donnez la clé… Bras sur la tête… Croisés sur la tête…» Vendredi 26 août avait lieu à Beynes la «journée des évaluations». Sous l’œil des moniteurs – des sous-officiers, pour partie réservistes aussi – les futurs supplétifs de la gendarmerie restituent ce qu’ils ont appris. Là, l’interpellation d’un individu et son extraction d’un véhicule, suivie d’un placage contre la portière et d’une palpation. Menottage, démenottage. Progression en milieu hostile, en binôme, arme au poing. Rudiments d’arts martiaux. Montage, démontage du pistolet, son maniement, base de tout. En deux semaines, il aura fallu «imprimer» le b. a.-ba du pandore. Une vie coupée du monde extérieur, dans un camp de 250 hectares dédiés à l’entraînement militaire, à 45 km de Paris, en pleine campagne, où le GIGN, l’unité d’élite de la gendarmerie, vient roder ses opérations héliportées. «Pendant deux semaines, régime strict d’internat, déplacement en ordre serré, huit heures de cours quotidiennes sans accès au téléphone portable, aucun jour de repos, pas d’alcool, solde journalière de 50 euros», énumère le commandant Jean-Yves*, le «patron» de la formation, lui-même officier de réserve de gendarmerie, cadre supérieur dans une collectivité locale. Comme tous ses collègues, dit-il, il a pris sur ses congés civils pour assurer l’encadrement du stage d’août. La foi du patriote Les réservistes formés à Beynes ont des profils variés mais tous la foi du patriote. Sans compter que ce stage peut aider à décrocher plus tard un emploi dans la gendarmerie. Pour Jérôme, 30 ans, chauffeur VTC (voiture de tourisme avec chauffeur) à Châteauroux, dans l’Indre – «pas pour le compte d’Uber», précise-t-il –, servir son pays était «un rêve d’enfant». L’attentat contre Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015, l’a particulièrement marqué. «Quand j’ai vu la vidéo montrant le policier (Ahmed Merabet, ndlr) se faire abattre sèchement, je me suis dit qu’il fallait réagir, pour la vie de nos enfants.» Bras croisés derrière le dos, dans une position de repos après un garde-à-vous, Jérôme exprime des choses plus intimes: «J’ai été adopté, je viens du Brésil, de Fortaleza. Je veux rendre à ma mère adoptive, à ma France, tout l’amour qu’elles m’ont donné. La France, c’est pas les favelas. Ici, on a tout, la santé, le logement. Quand j’entends certains la critiquer, il y a des risques que je devienne désagréable.» De douze ans le cadet de Jérôme, droit comme un i à ses côtés, Benjamin, étudiant en histoire à Tours, tient des propos tout aussi imprégnés d’esprit de sacrifice. «J’ai vu qu’il y avait une PMG (préparation militaire gendarmerie) à Beynes, je m’y suis inscrit. Pour pouvoir rendre un peu de ce qu’on m’a donné depuis dix-huit ans.» Le jeune homme, à peine majeur, qui souhaite désormais entamer des études de droit et peut-être un jour tenter l’ENA, l’Ecole nationale d’administration, et pourquoi pas intégrer plus tard l’armée de terre, loue la «cohésion» du groupe et ses «chefs», qu’il trouve «très bons». Mieux que Facebook Donner, servir, payer de sa personne: une manière d’altruisme qui permet d’échapper au confinement un brin étouffant des réseaux sociaux. «Après les attentats, je ne voulais pas rester à rien faire. C’est bien, de dire sur Facebook qu’on soutient les familles de victimes, mais moi je veux soutenir un pays», confie Elisa, 19 ans, étudiante en langues à Caen, en Normandie. Comme beaucoup d’autres stagiaires réservistes de Beynes, la jeune femme idéalisait la gendarmerie. Les attentats djihadistes ont renforcé son processus d’adhésion à un métier «aimé» des Français dans les sondages. «Des gens qui habitent dans les banlieues veulent servir la France, mais d’autres ne veulent pas qu’ils servent la France.» C’est un officier de gendarmerie qui tient ces propos gros de sous-entendus. Sujet électrique, sur fond d’attentats islamistes et d’arrêtés municipaux interdisant le port du burkini. Le commandant Jean-Yves parle, lui, de «clivage» dans la société, aggravé par le terrorisme et ses répercussions. «Les stagiaires réservistes de confession musulmane, d’origine maghrébine ou subsaharienne, sont de deux tiers moins nombreux qu’avant les attentats, a-t-il observé. En 2013, il y avait moins de stagiaires, mais les gens des banlieues étaient davantage représentés. Cette année-là, ils avaient demandé à pouvoir disposer d’une salle de prière. Cela leur avait été accordé, dans un sous-sol. Cette fois-ci, ils sont dix ou quinze et aucune requête de la sorte ne nous est parvenue. La source des gendarmes réservistes musulmans va à mon avis se tarir.» C’est parfois en catimini que certains d’entre eux se sont inscrits à la PMG de Beynes. «L’un n’a rien dit à ses frères et sœurs, et ses parents ignorent également sa présence ici, explique le commandant Jean-Yves. Il fuit les médias et ne veut surtout pas être pris en photo, sinon, dit-il, c’est foutu pour lui.» La peur du qu’en-dira-t-on et d’éventuelles représailles, comme la crainte d’être mal accueilli par les gendarmes et les stagiaires réservistes ou, pire, soupçonné d’intentions louches, peuvent expliquer la désaffection constatée par l’officier. Sentiment de rejet Les publications des candidats réservistes sur les réseaux sociaux sont bien entendu passées au crible par la gendarmerie… Un enseignant, musulman, professeur dans un collège en banlieue parisienne, évoque, lui, une «cassure». «La non-sélection de Karim Benzema, et plus encore celle de Hatem Ben Arfa, dans l’équipe de France de football qui a disputé l’Euro en juin a été très mal vécue par beaucoup de Franco-Maghrébins, qui se sont sentis rejetés par le pays», relève-t-il. C’est peut-être, entre autres raisons, parce qu’il n’est pas né en France que Nassim** se sent plus libre de ses actes, moins tributaire de l’histoire houleuse et douloureuse des banlieues, souvent vécue comme un combat par ses protagonistes. Il est né au Maroc de parents marocains, habite un quartier pavillonnaire en périphérie parisienne. En intégrant le stage de Beynes, cet informaticien de 33 ans, naturalisé Français il y a cinq ans, entendait montrer qu’on peut être «musulman, Français et réserviste». Il voulait rejoindre la réserve de la gendarmerie après la tuerie de Charlie Hebdo, affirme-t-il, mais il était trop âgé à l’époque. L’âge limite ayant été repoussé, il l’a fait après l’attentat de Nice. «Mon but, explique-t-il, est de servir la nation.» On lui avait dit qu’il y aurait de la nourriture halal lors du stage, mais «cela n’a pas vraiment été le cas, note-t-il. Qu’importe, je n’allais pas en faire une histoire, la formation était courte, j’ai mangé du poisson quand il y en avait et n’ai pas pris de viande le reste du temps», rapporte-t-il. L’affaire du burkini est «un sujet qui ajoute au débat en place, c’est dommage, alors qu’en ce moment on apprend la cohésion au-delà des différences», commente-t-il en termes mesurés. Samedi 27 août à Beynes, jour de remise des insignes et brevets de gendarmes réservistes, en présence de «plusieurs généraux», Nassim a enfilé, comme l’ensemble de ses camarades et pour la première fois depuis le début du stage, l’uniforme des réservistes, pantalon et casquette bleu foncé, polo bleu ciel. Sa femme, son fils de 3 ans, son beau-frère et sa belle-sœur étaient présents à la cérémonie. «Mes parents ne pouvaient y assister, mais ils sont très fiers de moi, tout comme mon fils. Baba, me disait-il en arabe, montre-moi tes collègues. Il voulait que je les lui présente.» Nassim serait «ravi» de remplir dès que possible une première mission de réserviste. * Pour préserver un certain anonymat, seuls les prénoms des instructeurs et élèves sont communiqués. ** Prénom modifié.

Source de l'article: Hebdo.ch